Peu après la lecture du rapport final de la Commission de vérité et réconciliation du Canada, j’ai commencé à me demander comment je pouvais personnellement répondre aux appels à l’action de la Commission dans le cadre de ma discipline universitaire. En tant que spécialiste de la Littérature française et de l’Holocauste ayant des liens étroits avec la communauté autochtone, j’ai tout d’abord souhaité comprendre comment la littérature et la culture autochtones étaient enseignées dans le cadre de la littérature québécoise et canadienne française des universités canadiennes. J’ai mené des recherches en regardant un large éventail de descriptions de cours, et ce que j’ai trouvé fut pour le moins décourageant : La littérature et la culture autochtones en langue française n’étaient presque jamais enseignées comme un sujet à part entière mais le plus souvent comme un sous-ensemble de la littérature et de la culture canadiennes et principalement de façon involontaire. Fut un temps, l’Université Laurentienne offrait un cours de littérature autochtone en français, un fait que j’ai perçu comme un encouragement à développer un cours semblable, que j’ai développé en consultation avec des intellectuels autochtones et des membres de la communauté, et que j’ai finalement enseigné dans une filiale de l’Université de Western Ontario. Le matériel contenu dans ce manuel est en grande partie le fruit de cet exercice de construction de programme d’études. Il représente un point de départ très modeste destiné à l’usage de ceux qui s’engagent à faire de la place pour des voix autochtones dans les programmes d’études universitaires en langue française, à partir duquel de nombreux enseignants et professeurs construiront dans le temps, espérons-le.

En commençant le développement de ce cours, j’ai assisté à plusieurs ateliers et conférences sur l’autochtonisation du programme universitaire et, à chaque fois, j’ai perçu un sentiment semblable qui résonnait à travers l’auditoire : « j’ai peur d’autochtoniser et je ne sais même pas par où commencer ». Je suis peut-être moins effrayée qu’un universitaire lambda pour traiter ce sujet sensible parce ma thèse tournait autour des témoignages de survivants du Génocide et qu’avec le temps, j’ai développé des aptitudes pour traiter de ce sujet avec le respect et le soin appropriés. Toutefois, en tant qu’alliée universitaire allochtone qui a grandi immergée dans la culture et la vie quotidienne d’une communauté de Premières Nations, la réponse me semble évidente : commençons à nous mettre en relation avec une communauté autochtone et demandons de l’aide. Il me semble que nombre de Canadiens non autochtones sont mal à l’aise avec l’idée de demander de l’aide à des personnes qu’elles ont historiquement et ironiquement perçu à travers la lunette coloniale comme nécessitant de l’aide. Décoloniser l’enseignement en langue française au Canada demandera un changement de perspective considérable, qui reconnaîtra que l’ordre établi n’a pas besoin de parler au nom des peuples autochtones, il a simplement besoin de partager un peu d’espace. D’une large palette de cultures, les artistes et auteurs des Premières Nations, des Inuits et des Métis, ont déjà publié des ouvrages qui serviront très bien pour remplir et illuminer cet espace. La littérature autochtone en langue française est une forme d’art vibrante et émergeante qui mérite absolument d’être étudiée et critiquée selon son propre rite. C’est pourquoi les auteurs autochtones n’ont pas besoin d’enseignants et de professeurs allochtones pour risquer de parler en leur nom ; ils ont besoin d’occasions d’être écoutés et d’occasions pour que leur travail soit apprécié.

Les commissions scolaires et les universités à travers le pays ont fait clairement savoir que leur programme d’études doit être autochtonisé à tous les niveaux. Ce travail devrait être accompli par des représentants des communautés autochtones locales partout où c’est possible. Toutefois, cette approche pose un défi de taille dans le domaine de l’éducation en langue française, particulièrement en dehors du Québec. Au Canada, la scolarisation en immersion française a augmenté de quelques quarante pourcents au cours des cinq dernières années uniquement. Dans beaucoup d’universités, la plupart des étudiants inscrits dans des programmes d’études en français répondent à la demande en forte croissance d’enseignants francophones et cherchent à enseigner dans des écoles élémentaires, des écoles primaires et des établissements d’enseignement secondaire. Certains de ces futurs enseignants sont autochtones, mais la plupart ne le sont pas. Comment pouvons-nous attendre de nouveaux enseignants francophones, qu’ils soient autochtones ou non, d’enseigner d’une façon appropriée l’ensemble des cultures autochtones à des élèves issus d’un large éventail d’environnements culturels, s’ils n’ont jamais été familiarisés avec les textes et les œuvres produites par des auteurs et des artistes autochtones francophones ? Ce n’est pas aussi simple que de donner accès aux étudiants à des travaux autochtones traduits de l’anglais puisque les auteurs et les artistes autochtones, qui ne s’identifient pas toujours comme étant francophones bien qu’ils écrivent en français, expriment des visions du monde qui sont souvent différentes de celles des auteurs autochtones qui écrivent en anglais. Le cadre de ce manuel ne permet pas une analyse comparative mais il nous permet de mettre en lumière des spécificités des cultures et des littératures autochtones en langue française, desquelles les futurs enseignants en immersion française ou en école francophone devraient être informés. Décoloniser l’enseignement au Canada nécessitera des efforts coordonnés à tous les niveaux. Il n’est pas possible de contraindre les enseignants, les professeurs et les administrateurs à autochtoniser. Néanmoins, il est possible d’initier la démarche d’offrir à des participants volontaires l’accès à des idées et à des ressources qui pourraient faciliter ce processus tout en encourageant chacun à continuellement rechercher de l’aide et des conseils des aînés, des détenteurs du savoir et des intellectuels autochtones. Les participants non-autochtones devront aussi accepter de céder la parole, tout en soutenant l’embauche des professeurs autochtones.

Quand j’ai commencé à rechercher des partenaires et des collaborateurs pour la création de mon cours et de mon projet de manuel, je dois admettre que j’ai été un peu surprise. En tant qu’universitaire allochtone, je m’attendais pour le moins à une certaine résistance face à mes efforts, bien que j’entreprisse ce travail avec une vue du monde qui était significativement formée par mes connexions familiales avec la Première Nation O’Chiese en Alberta, établies au cours de mes années d’apprentissage, avec un cœur sincère et un esprit de solidarité, de collaboration, d’égard, d’humilité et de respect. Bien au contraire, j’ai rencontré une ouverture reflétant ce que Gregory Younging, auteur des Elements of Indigenous Style : A Guide for Writing By and and About Indigenous Peoples avait récemment admis : « J’avais l’habitude de dire que les personnes non autochtones devraient arrêter d’écrire sur les peuples autochtones. Maintenant que j’ai vu de bonnes collaborations et des travaux respectueux, je ne dis plus cela ».[i] Sans aucune exception, chaque personne autochtone que j’ai contactée, en personne, par téléphone ou par courriel, au sujet de mon projet, s’est montrée curieuse, gentille, respectueuse, encourageante et aidante, tout comme l’ont été plusieurs individus de la communauté non autochtone. Malheureusement, j’ai aussi rencontré d’importants manques de compréhension et aussi de l’hostilité déclarée de la part de ceux qui appartiennent au milieu littéraire allochtone. Avec l’aide et le soutien incroyables de partenaires étonnants, généreux, créatifs et braves, j’ai pu persévérer dans la création de ce manuel sur la littérature et la culture autochtones en langue française, qui est, à mon avis, le premier de son genre au Canada. L’objectif premier de ce travail est d’enclencher le processus en modelant et en promouvant des ressources libres et partagées, avec identification en ligne, qui soutiendront l’autochtonisation des programmes d’études en littérature et en culture autochtones en langue française pour tous les niveaux, à travers une collaboration et un dialogue respectueux.[ii]

[i] Gregory Younging. Elements of Indigenous Style : A Guide for Writing By and About Indigenous Peoples. Edmonton : Brush, 2018, p. xiv. (Notre traduction)

[ii]Traduction : La famille Jouband