Film étudié

Ce qu’il faut pour vivre, Benoît Pilon (réalisateur), 2008

Accès

Le film est disponible chez les principaux distributeurs en ligne. Son prix est d’environ 20 dollars. Il est aussi disponible dans les bibliothèques majeures.

Guide d’apprentissage

Introduction

L’on ne devrait pas nous demander de survivre. On devrait nous offrir l’opportunité de vivre. – Melissa Mollen (activiste innue) [i]

Que faut-il pour vivre ? Voici la question posée par le film Ce qu’il faut pour vivre, un long-métrage tourné en 2008, qui a gagné une profusion de prix (dont la liste complète est disponible sur le site de l’Association coopérative de productions audio-visuelles).[ii] Tourné par une équipe autochtone et non-autochtone, ce film s’inscrit dans une longue tradition de films au Canada qui reflètent une réalité nord-américaine décrite par Bernadette Rigal-Cellard : « Tout d’abord, comme le reste de la population, [les communautés autochtones] possèdent une culture visuelle, surtout télévisuelle, plus que littéraire. C’est cela qui fera privilégier par quelqu’un comme Sherman Alexie le mode d’expression cinématographique au mode littéraire (sans, paradoxalement, qu’il cesse de publier), car il constate qu’il peut ainsi véritablement toucher le public indigène des réserves et des villes, le film étant l’héritier direct de la tradition orale. »[iii] Benoît Pilon a travaillé avec le scénariste et anthropologue Bernard Émond (qui a aussi travaillé pour l’Inuit Broadcasting Corporation) pour mettre en scène l’histoire de Tiivi, joué par Natar Ungalaak, Inuit atteint par la tuberculose qui a été conduit dans un sanatorium catholique de Québec, un milieu inconnu et souvent hostile où il n’est plus capable de subvenir aux besoins de sa famille. Mis en quarantaine et privé de son rôle dans la société, de sa masculinité et de liens émotionnels, Tiivi tombe dans une profonde dépression peu après son introduction brutale à cette nouvelle réalité. Il se trouve à cheval entre deux types de besoins qui semblent parfois s’exclure mutuellement : celui de se soumettre à l’étrange science occidentale afin de survivre et celui de la compassion et de la chaleur humaine qui permettent aux êtres humains de vivre. Ce n’est qu’après l’arrivée d’un jeune Inuit bilingue, Kaki, joué par Paul-André Brasseur, que Tiivi retrouve son importance en tant que figure paternelle, un lien émotionnel naturel, et donc sa volonté de vivre.

De prime abord, le film opère comme une représentation spécifique de la souffrance et de la résilience des Autochtones éloignés de leurs communautés lors de l’épidémie de tuberculose qui a balayé le Grand Nord dans les années 1950, mais il symbolise aussi l’agonie de maintes générations d’enfants prisonniers de pensionnats lointains et de leurs familles démembrées. La guérison du protagoniste dans un environnement catholique implique un grave assaut à son identité, car, afin de se faire adopter par la nouvelle communauté de laquelle il dépend dans ce microcosme d’un hôpital catholique, il doit renoncer à son aspect, ses habitudes, ses coutumes, et sa langue inuits, du moins provisoirement. Tiivi comprend consciemment que, dans l’univers où il se trouve malgré sa volonté, le sacrifice du présent pour l’avenir est une condition de sa survie ; cependant, il semble parfaitement retrouver son identité authentique une fois guéri et rentré chez lui. Son inquiétude en voyant l’acculturation progressive de Kaki au sanatorium nous rappelle que l’identité des enfants est moins fossilisée que celle des adultes et qu’ils sont plus susceptibles aux agressions identitaires, desquelles ils éprouvent plus de difficultés pour retrouver et rétablir leur identité perdue.

Paradoxalement, cette représentation d’une guérison évoque ainsi un programme génocidaire, car une énorme proportion des Autochtones mourait des maladies européennes, parfois propagées volontairement. Lorsque nous pensons aux épidémies qui ont décimé des communautés entières au Canada, il est impossible de passer sous silence les couvertures contaminées que les agents du gouvernement offraient aux Autochtones pendant le projet colonial. Par exemple, en 1763, « dans le cadre de leur offensive, les Britanniques expérimentaient la guerre bactériologique en distribuant aux Indiens des couvertures provenant d’un hôpital où l’on soignait des patients atteints de la variole au fort Pitt. »[iv]  Les Autochtones n’avaient aucune immunisation naturelle contre les maladies européennes et en sont inévitablement morts jusqu’au XXe siècle, lorsque les soins médicaux tels que les antibiotiques leur ont enfin permis d’éviter la décimation de leurs rangs par ces épidémies. Dans les années 1950, la tuberculose, qui affectait autant les Allochtones que les Autochtones, se répandait rapidement et est devenue une grave épidémie, sans qu’on ait besoin de la propager volontairement.[v] Les efforts d’endiguement de la tuberculose et la prévention de sa propagation interdisaient, du point de vue du gouvernement, la médecine traditionnelle et le traitement sur place. De fait, la guérison nécessitait un éloignement et une désorientation psychologique, sociale et spirituelle, complètement dénaturée. Les malades étaient privés non seulement de leur famille et de leur communauté, mais aussi d’une chronologie normale, c’est-à-dire du déroulement des saisons, des mouvements du soleil, des changements de la terre et des rythmes de la Création et des esprits.

Dès que Tiivi se trouve dans le bateau sanitaire, sa dislocation, son aliénation et son infantilisation commencent. Emporté par des machines, d’abord un bateau puis une voiture, le protagoniste perd entièrement la prestance normalement assurée par son âge, ses compétences et son statut social. Relégué au second plan sur le siège arrière de cette voiture, il observe passivement un monde inconnu qui ne ressemble nullement aux vastes étendues de neige et de pierres nordiques, ses yeux levés vers le haut en regardant la ville de Québec passer derrière les fenêtres. La verticalité de son regard reflète celle plus symbolique qui occupe la littérature des Autochtones d’Amérique du Nord lorsque ces derniers expriment l’expérience de ceux qui ont été relégués au pied de la hiérarchie coloniale et défavorisés par l’imposition de niveaux sociaux artificiels qui ont bouleversé leur structure sociale traditionnelle.[vi] Rendu petit et étranger par le pouvoir colonial, Tiivi regarde, immobile à l’intérieur de la machine, les énormes arbres, qui ne poussent pas dans le Nord, et les immenses bâtiments construits dans un style européen, qui éclipseront son ancien ombrage géant, jusqu’à ce qu’il retourne sur la terre du soleil de minuit.

Bien que les agents de santé et le personnel du sanatorium rabaissent Tiivi et le rendent « étrange », ces personnages ne sont pas représentés comme des monstres. Au contraire, le film met en scène un prêtre bilingue qui démontre bien la complexité de la représentation des religieux dans l’art autochtone en Amérique du Nord : « Quant aux missionnaires blancs, ils ont tous historiquement joué un rôle double […], car d’un côté ils étaient les acteurs à part entière du processus de colonisation économique, politique, spirituelle, de l’autre, ils ont également tenté d’intercéder auprès des autorités pour atténuer la cruauté des envahisseurs. […] En tant que ‘pères’, on peut voir aussi les missionnaires comme de piètres substituts des pères biologiques des jeunes protagonistes, dont, avec leurs laïques, ils causèrent la disparition. »[vii]

En effet, le prêtre, qui fait courageusement une fausse traduction des réponses de Tiivi, devant son supérieur, donne l’exemple par excellence d’un « père » symbolique dans la tradition chrétienne, qui intercède auprès de l’autorité, car il reconnaît que l’enfant ne peut survivre et véritablement vivre dans l’absence d’un vrai père, sinon biologique, du moins appartenant à sa propre culture. Tout autant que l’amour propre de l’enfant, celui du père inuit est en jeu, alors le prêtre sacrifie la vérité bureaucratique à la vérité humaine. Le film entier est parsemé d’actes de résistance et de révolte, au service de l’humanité, tels que la décision de l’infirmière, Carole Savoie, jouée par Évelyne Gélinas, de faire transférer Kaki dans un sanatorium pour adultes pour qu’il puisse guérir et grandir aux côtés d’un père de substitution et retrouver une connexion avec sa culture. Elle comprend instinctivement que Tiivi ne survivra pas sans avoir l’occasion de retrouver son efficacité en tant qu’homme par le partage de sa culture. L’on pourrait, cependant, se demander si l’insistance sur la bonne volonté de ces personnages, à travers la lentille du directeur non-autochtone, efface quelque peu l’énorme déséquilibre du pouvoir entre l’autorité médicale euro-chrétienne et les patients autochtones mis, contre leur gré, en quarantaine dans le sanatorium.

Pour sa part, Tiivi comprend instinctivement qu’afin de résister à l’acculturation, il faut lutter contre l’oubli, et son devoir de mémoire sème enfin les bases d’une amitié dont il a tellement besoin. Même avant de rencontrer Kaki, à qui il enseigne les bases de sa culture au moyen de sculptures et de récits oraux, il se met à dessiner des croquis d’animaux de chasse, qui évoquent la curiosité et l’empathie de Joseph, le malade qui occupe le lit voisin, joué par Vincent-Guillaume Otis.  Le Québécois semble instinctivement apprécier leur importance, peut-être à cause d’une similarité entre sa culture et celle des Inuits, toutes deux colonisées par les Anglais. En fait, il y a un point de rencontre à rechercher dans les mots « ‘Je me souviens’, […] la devise du Québec, ce qui montre bien l’importance de la mémoire dans la perpétuation d’une culture et d’un peuple autre au milieu d’une société majoritaire qui regarde peu en arrière. »[viii]  Le devoir de mémoire contribue donc à la survie de Tivii, car l’amitié qui s’en suit lui redonne la possibilité de partager ses connaissances avec les autres et enfin de rire. Pour un Inuit, membre du « peuple rieur » - les Inuits, ou les « êtres humains » en langue inuktitut, sont aussi connus par ce nom – la guérison vient de la parole, de la chaleur humaine et de la générosité sans cesse renouvelées.

Malgré la force de la résistance contre l’autorité, de la camaraderie et de l’amour paternel en tant qu’agents de transformation, rien ne peut empêcher la mort tragique de Kaki au sanatorium, non pas parce qu’il est faible, mais parce que les microbes et la médecine des « Blancs » coupent toute attache avec son milieu naturel, où il aurait pu s’adapter aux rudes conditions de la région arctique, en utilisant « l’arc, le kayak, le traîneau à chiens pour chasser l’ours polaire, les mammifères marins et le caribou » et en profitant de la sagesse, de la gentillesse et de la médecine de son peuple.[ix] Comme Tiivi, il serait devenu fort et acteur de sa propre vie, plutôt qu’un patient soumis. Pourtant, dans le milieu dénaturé d’un hôpital québécois, les années de formation du garçon malade sont irréconciliablement altérées et sa force naturelle, ce don du Créateur, est empêchée de s’épanouir.

Le film lumineux de Pilon est une représentation fictive d’un moment historique important, mais il facilite aussi une vraie rencontre avec le cœur inuit. Ce film a le potentiel d’inspirer chez les étudiants inuits un sentiment de fierté et chez les étudiants non-inuits, un désir de se renseigner sur une culture remarquable. Nous offrons, dans la prochaine section, une très courte série de questions pour guider l’enquête des étudiants en regardant le film. Les questions pourront être adoptées, adaptées ou approfondies selon le niveau et les besoins de la classe en question et complèteront les questions que les professeurs eux-mêmes poseront après le visionnage du film.

ᐊᓐᓂᐊᒥ ᖃᐅᔨᓴᕐᓂᖅ – La médecine [x]

 

Ce qu’il faut pour vivre : Questions de compréhension et d’analyse

Avis aux professeurs : Si vous avez besoin du savoir complémentaire afin d’aider les étudiants à répondre adéquatement à certaines de ces questions, de façon sensible, n’hésitez pas à consulter un(e) gardien(ne) du savoir autochtone dans votre communauté où à nous contacter.

1. De quelles compétences Tiivi a-t-il besoin dans le monde inuit, sur l’Île de Baffin pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille et de sa communauté ? Aujourd’hui l’Île de Baffin s’appelle la Terre de Baffin, endroit qui fait partie du Territoire du Nunavut. Sa capitale est Iqaluit et sa langue l’inuktitut.

2. Décrivez l’ambiance du paysage et de la communauté du protagoniste.

3. Que portent les Inuits autour de leur cou dans le film ? Pourquoi ? Retracez l’histoire des pièces d’identification imposées aux Inuits par le gouvernement.

4. Quelle est la réaction du père lorsqu’il apprend qu’il doit rester dans le navire sanitaire et partir pour un endroit inconnu, tandis que sa femme et ses filles doivent rentrer chez elles ?

5. De quoi Tiivi souffre-t-il ? Quelle est la source de cette maladie ? Faites des recherches sur les conditions de santé des Inuits dans les années 1950.

6. Dans quel type de sanatorium le héros se trouve-t-il ? L’hôpital, est-il civil ou religieux ?

7. Quelle est l’attitude du médecin francophone en ce qui concerne la communication avec son patient ?

8. Pourquoi l’administratrice de l’hôpital décide-t-elle, sans hésitation, qu’il faut jeter les vêtements de Tiivi ? Quelles sont les conséquences de cette décision pour le protagoniste à court terme et à long terme ?

9. Ses cheveux, sont-ils coupés pour la même raison ? Quelle est la valeur de cette scène ?

10. Décrivez l’ambiance dans la chambre qu’il partage avec des malades québécois. Comment les autres patients réagissent-ils devant cet « étranger » ? Leurs taquineries, sont-elles gentilles, malveillantes ou les deux ? Ces malades, sont-ils des personnages types ?

11. À votre avis (et selon vos connaissances de l’histoire québécoise), d’où viennent l’empathie et la compassion de la jeune infirmière francophone ?

12. Pourquoi Tiivi tente-t-il de s’évader du sanatorium ? Où veut-il aller

et pourquoi ?

13. Écoutez la chanson de Tiivi. Quelles sont les émotions dominantes à

la base de sa souffrance ? Quel mal l’afflige, au fond ?

14. La réaction du médecin est-elle juste et éthique lorsque le héros fait

la grève de la faim ? Expliquez. Quelle est l’importance de la déclaration,

« Je ne suis pas un enfant » quand Tiivi jette la cuillère ? À ce moment-

là, voyez-vous le protagoniste comme le porte-parole de son peuple ? Si oui, de quelle façon ?

15. Expliquez le génie derrière la décision de l’infirmière lorsqu’elle fait

une entorse aux règlements afin de transférer Kaki vers son institution.

16. Expliquez en quoi l’art et le conte sont essentiels à la survie du

héros.

17. Comment Tiivi retrouve-t-il la fierté, l’énergie et l’espoir pour

survivre ? Retracez les étapes de son retour à la vie.

18. Comment et pourquoi le jeune prêtre soutient-il le projet de Tiivi d’adopter Kaki et de le ramener chez lui en tant que fils.

19. Quel personnage s’adapte le mieux à ses circonstances, Tiivi ou Kaki ?

20. Que symbolise la mort de Kaki ?

21. Tiivi dit, à un moment donné, que ce qu’il faut pour vivre, ce sont le caribou, le phoque et l’oie. Que faut-il d’autre pour vivre, en fin de compte ?

22. Quel savoir un tel film pourrait-il enseigner aux soignants autochtones et non-autochtones qui travaillent avec les populations autochtones aujourd’hui ?

23. Quelles qualités de la culture inuite vous frappent en regardant ce film ?

24. Pourrait-on dire que le film a une structure circulaire ? Expliquez.

25. À votre avis, pourquoi ce long-métrage a-t-il mérité cette multitude de prix majeurs ?

Conclusion

Le film Ce qu’il faut pour vivre risque d’évoquer, surtout chez les étudiants autochtones, mais aussi chez les étudiants non-autochtones, de très fortes réactions émotionnelles. Comme pour les autres films et les textes présentés au cours du présent manuel, les sujets abordés dans le film de Pilon ne sont pas purement historiques, car la population autochtone ressent encore les réverbérations des événements que mettent en scène les cinéastes, soit sous forme documentaire, soit sous forme fictive. Récemment, nous entendons dans les actualités des histoires horrifiantes à propos du traitement des Autochtones dans les « hôpitaux indiens » ouverts entre les années 1920 et les années 1980. Par exemple, certains accusent ces institutions d’avoir détenu des personnes diagnostiquées avec la tuberculose qui, en réalité, n’étaient pas atteintes par cette maladie. Plusieurs livres récents tels que Healing Histories : Stories from Canada’s Indian Hospitals de Laurie Meijer Drees (2013), Separate Beds : A History of Indian Hospitals in Canada de Maureen Lux (2016) ou Medicine Unbundled : A Journey through the Minefields of Indigenous Healthcare de Gary Geddes (2017), pour n’en nommer que trois, exposent la réalité des patients souffrant de la tuberculose et d’autres maladies dans des hôpitaux canadiens ségrégés. Malheureusement, les inégalités entre la santé autochtone et la santé non-autochtone au Canada persistent, en partie faute de services de santé adéquats accessibles au sein des communautés autochtones. La fiction historique de Pilon nous offre le portrait d’un patient fier qui, malgré l’inégalité évidente, accepte et retourne la gentillesse qui lui est offerte et qui, au lieu de plier sous la pression des assauts contre son identité culturelle, trouve dans les relations humaines une consolation, une raison d’être et la force de pouvoir retourner, guéri de la tuberculose, vers sa famille au Nord.

[i] http://www.journaldemontreal.com/2015/10/25/6-citations-sur-la-realite-d…

[ii] http://www.acpav.ca/films/ce-qu-il-faut-pour-vivre/

[iii] Bernadette Rigal-Cellard, Le Mythe et la plume : La littérature indienne contemporaine en Amérique du Nord. Paris : Éditions du Rocher, 2004, p.18.

Note sur Sherman Alexie (2018) http://www.cbc.ca/news/entertainment/sherman-alexie-apologizes-sexual-mi…

[iv] CVR, Volume 1, p. 59.

[v] Rigal-Cellard, 2004, p. 213-214.

[vi] Comme dans d’autres pays colonisés, « Les communautés tribales se sont scindées entre les élus et les damnés. L’Église a ensuite réorganisé les convertis selon sa propre structure pyramidale, stratégie de promotion sociale qui dresse les individus entre eux. » Rigal-Cellard, 2004, p. 239.

[vii] Ibid, p. 210

[viii] Ibid., p. 281.

[ix] Denise Gaudreault, Amérindiens et Inuits : Portrait des nations autochtones du Québec. Gouvernement du Québec, 2011, p. 28.

[x] https://glosbe.com/en/iu/medicine