Texte étudié

Ÿ L’origine du monde : création de la Grande Île

Recueillie par Marius Barbeau entre 1911 et 1912, cette histoire de la création a été traduite et adaptée de la tradition orale par le philosophe Dr Georges Sioui et l’auteure Francine Vincent en 1986 et préservée dans le livre Octoyton Wendake (Les Enfants de la Grande Île : Contes de la nation huronne-wendat). Illustrations par l’artiste Mireille Sioui.

La suite de L’origine du monde qui s’appelle La Création du monde par les deux jumeaux, se trouve dans le même recueil.

Accès

Les histoires sont actuellement disponibles au format Pdf sur le site du Tourisme Autochtone Québec, en cliquant sur les liens suivants :

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Ÿ La Création du monde par les deux jumeaux

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Guide d’apprentissage

Introduction

Transmises à travers les générations selon la tradition orale, les histoires de la création sont aussi riches et variées que les cultures autochtones qui existent à travers le Canada. Elles contiennent et diffusent la vision du monde, les croyances et les valeurs d’un peuple, dont la spiritualité est l’aspect le plus fondamental.

Amusants à écouter au cours d’une matinée, d’une saison ou d’une année entière, en se rassemblant tranquillement autour d’un feu ou en bougeant, selon le conteur et le groupe, ces récits fondateurs ne sont pourtant pas de simples fictions servant à distraire, mais plutôt d’anciens véhicules des vérités sacrées. Étant donné que les histoires transmettent la centralité du Créateur dans toute vie, on se rassemble toujours pour reconnaître et remercier le Créateur avant de les raconter. Le pouvoir des histoires de la création est circulaire, car elles servent à transmettre la spiritualité et la sagesse des ancêtres aux jeunes pour qu’ils puissent en profiter au cours de leur vie, puis léguer ce don à leurs propres enfants et petits-enfants.

Qu’un peuple soit traditionnellement nomade ou sédentaire, les histoires de la création servent à ancrer la culture dans le cœur des gens, afin qu’elle transcende le lieu et le temps. Le savoir qu’elles protègent est donc éternellement et universellement présent. Il est là, porté par l’esprit du peuple qui habite la terre ainsi que par la terre elle-même. Les Hurons-Wendats sont un peuple sédentaire, mais ils ont déménagé du bord du Lac Huron en Ontario jusqu’à Québec vers 1650. Tout en se déplaçant et en urbanisant leur société, ils ont su garder leurs histoires allumées en eux.[i]

Les histoires de la création sont une source de fierté et d’espoir. C’est dans ces histoires que les jeunes autochtones peuvent trouver les racines de leur courage, de leur résilience et de leurs liens atemporels avec « toutes leurs relations ». Dans le mythe huron-wendat, la Femme du Ciel donne l’exemple d’une femme tombée du haut vers le bas, à cause de la maladie, qui peut néanmoins réussir à créer, avec l’aide des autres, un monde paisible pour elle-même et pour ses enfants et petits-enfants. Elle apporte du ciel le nécessaire pour nourrir et élever un peuple intimement lié au Créateur.

L’acte de raconter sans cesse la vérité sacrée de la création devient aussi une forme de résistance. Malgré les efforts de recherche et de revitalisation, la langue huronne est considérée comme éteinte après des siècles d’assimilation forcée.[ii] Privés de la libre expression par un gouvernement colonial qui avait, entre autres, interdit le chant et la danse, les Hurons-Wendats, tout comme les autres Premières Nations, ont néanmoins continué à raconter, raconter et raconter. Personne n’a jamais pu éteindre ce feu. Les histoires de la création ont le pouvoir de motiver les jeunes pour faire face à demain en s’armant de cette lumière précieusement gardée par leurs ancêtres.

Aujourd’hui, les Amérindiens à travers le continent, qui ressentent l’urgence de transmettre les récits traditionnels aux jeunes générations, s’empressent de les transcrire malgré les implications complexes que suscitent leur extraction de la tradition orale et leur emprunt, par nécessité, d’une langue et d’une forme inextricablement liées à la pensée occidentale. D’une part, les gens et la terre sont les dépositaires autosuffisants du savoir traditionnel, d’autre part, le savoir est facilement obscurci et caché par le bruit de la modernité. Les auteurs écrivent donc des mythes de la création du monde en acceptant d’utiliser des formes écrites qui les rendent plus comparables à ceux des autres littératures, tout en cherchant à adapter et à changer ces formes afin de représenter un fond singulier et essentiel à leur identité autochtone non-assimilée.

C’est en restant aussi fidèles que possible aux voix des aînés, entendues dès leur naissance, que les auteurs autochtones, écrivant en français, arrivent à adopter et à adapter la langue et les formes françaises, afin de faire entendre les voix des aînés. La syntaxe, le rythme et la sonorité de leurs récits s’avèrent singuliers pour cette raison. Souvent, on entend, grâce au rythme et à l’intonation des récits autochtones, le battement du tambour et, enfin, le cri d’un peuple. Pour pleinement apprécier ces récits préservés sur papier, il faut donc les lire et relire à voix haute, surtout en communauté. Les auteurs qui ont grandi aux côtés des aînés savent ainsi transmettre le savoir des ancêtres aux leurs, y compris ceux qui ont été éloignés de leur culture pour diverses raisons. En même temps, ils donnent aux non-Autochtones bienveillants la possibilité d’apprécier, jusqu’à un certain point, leur vision du monde. Les histoires de la création écrites émergent donc comme un phénomène unificateur, avec la force nécessaire pour relier les individus et les communautés.

Ce module présente une seule version de l’histoire de la création appartenant à la culture huronne-wendat. Il existe, bien sûr, une multitude d’histoires originales, chacune aussi puissante que la suivante. Le récit présenté ici, rédigé par le philosophe Dr Georges Sioui et l’auteure Francine Vincent, est publié dans le recueil Octoyton Wendake (Les Enfants de la Grande Île : Contes de la nation huronne-wendat). Il est aussi disponible en ligne sur le site du Tourisme Autochtone Québec. Il est intéressant de noter que le tourisme représente l’une des industries principales de la nation huronne-wendat. L’histoire de Wendake est ici présentée pour que la voix narrative, claire et authentique, employée serve d’exemple et d’inspiration à ceux et à celles qui seraient tentés de préserver leur propre histoire de la création sous forme écrite. Yändeia inenh, bravo, à ceux et celles qui luttent pour la préservation de la culture.

Kwatendotonnionhk, nous racontons !

Étudier une histoire de la création du monde

Qu’est-ce qu’une histoire de la création ?

Pour les peuples autochtones à travers le monde, les histoires de la création ne sont pas des mythes, car elles sont acceptées comme étant des vérités sacrées. Dans d’autres cultures, l’on accepte plus facilement le terme « mythe », qui n’est pas pourtant pas toujours employé dans un sens diminuant l’importance des vérités essentielles et sacrées qu’ils contiennent. Les histoires ou les mythes de la création existent effectivement dans toutes les religions et cultures du monde.

Le mythe de la création fait l’objet de maintes études en philosophie, en littérature, en théologie, en anthropologie, etc. Étant donné que, « malgré sa spécificité, la littérature amérindienne du Québec reste influencée par la tradition européenne », l’on peut trouver des similarités entre les mythes et les histoires de la création autochtones qui ont été transcrites.[iii] Pourtant, chaque discipline ayant proposé ses définitions, les limites de ce manuel ne permettent pas un examen exhaustif de toutes les définitions et de tous les enjeux possibles.

En général, dans n’importe quelle culture mondiale, l’histoire de la création, cherche à répondre à des questions que les êtres humains se sont toujours posées à propos de l’univers et de leur existence. La façon dont un peuple particulier répond à ces questions forme la base de son identité culturelle. Les Autochtones considèrent les vérités contenues dans ces histoires comme étant essentielles à chaque personne pour savoir vivre de la bonne façon, dans toute son intégrité corporelle et spirituelle. Par exemple, les gens se demandent :

Comment le monde a-t-il été créé ?

Par qui ou par quoi ?

D’où viennent les êtres humains ?

Pourquoi sommes-nous là ?

Quelle est notre relation aux autres êtres de la terre, par exemple les animaux ?

Quelle est notre place dans l’univers, par exemple dans notre système solaire ?

En réponse à ces questions, toutes les cultures et toutes les religions possèdent donc des histoires pour expliquer la façon dont le monde a été formé et la raison d’être des humains. Répétons-le : Selon les croyances des cultures autochtones autour du monde, ces histoires sont vraies. Souvent, elles proposent l’influence de forces surnaturelles, potentiellement bénéfiques ou dangereuses, aussi appelées dans les cultures autochtones le Créateur, le Grand Esprit, le Père Ciel, le Maître de la vie, le Grand Manitou, etc. Et, dans d’autres cultures, Dieu, Allah, Jehovah et ainsi de suite. Ces êtres sont parfois considérés comme venant d’autres planètes, d’autres systèmes solaires ou d’autres terres dans le ciel.

Les gens trouvent une raison d’être dans ces histoires ; elles donnent du sens à leur vie. Les histoires autochtones aident les gens à honorer le Créateur et à savoir vivre ensemble, en équilibre et en harmonie avec « toutes mes relations », en harmonie avec autrui et avec l’environnement, car elles placent l’homme dans une relation sacrée avec les autres créatures de la terre ainsi qu’avec la terre elle-même, qui est vue comme un phénomène vivant et animé. Les Hurons-Wendats sont traditionnellement un peuple animiste, c’est-à-dire un peuple qui croit que chaque personne, chaque animal, chaque plante et chaque objet possèdent un esprit qui mérite et requiert le respect. Leur langue, qui reconnaît les catégories d’« animé » et d’« inanimé » reflète ce point de vue ; par exemple, la terre possède une peau, sur laquelle il faut marcher de façon gentille et respectueuse. Tout comme le Créateur prend soin de toute sa création, les histoires de la création dotent l’être humain de la responsabilité de prendre soin de la terre et de ses prochains.

L’histoire de la nation huronne-wendat, transmise par Georges Sioui et Francine Vincent, place la Femme du Ciel, la fille du chef, dans une position où elle se trouve entièrement dépendante des animaux pour survivre. L’humanité n’existe et ne survit que grâce à la grande gentillesse et à la coopération des animaux, qui protègent la première femme. Selon la culture huronne-wendat, pour vivre en harmonie avec la terre, il faut d’abord savoir que la terre est un être vivant (une énorme tortue au cœur battant) avec des pouvoirs, des responsabilités et des besoins. Caractérisée par la sagesse et par la générosité désintéressée, la Terre-Mère communique avec les autres, bouge, grandit, respire et sait aimer.

Terre eau ciel

La « terre au ciel » sur laquelle la Femme du Ciel tombe est un calembour pour Terre, Eau, Ciel. Les cultures autochtones reconnaissent effectivement la terre, l’eau et le ciel comme étant des éléments inséparables. Toute vie dépend de cette triade sacrée qu’il faut à tout prix protéger. Leur culture ayant évolué près du lac Huron, les Hurons-Wendats connaissent la force et les dangers des grandes étendues d’eau.  

Lorsque la fille du chef tombe par accident du ciel sur la terre, elle se prend dans les branches d’un arbre. Un conseil d’animaux, qui sait collectivement vivre dans l’air, dans l’eau et sur la terre, vient immédiatement à son aide. Les bernaches, la tortue, le rat musqué, la loutre, le castor et le crapaud s’avèrent tous mieux adaptés à leur environnement que l’étrange créature tombée du ciel. C’est le Créateur qui assure la présence de ces êtres doux et bienveillants, car il prend soin de toute sa création et veille à l’équilibre de l’univers entier.

Les besoins d’une étrangère enceinte suffisent pour que la tortue honnête accepte de porter tout un monde sur son dos, ce continent qu’on appelle aujourd’hui l’Amérique du Nord et qui, vu d’en haut, a justement la forme d’une tortue. Ainsi, dans l’histoire de la création, le corps est une terre et la terre est un corps. Tout comme une mère grossit le temps qu’un bébé flotte dans son ventre, la tortue grossit pour donner vie à l’humanité qui, elle aussi, flotte sur un continent. La tortue, révérée dans la culture huronne-wendat, symbolise aussi les mères et les grands-mères amérindiennes traditionnelles, qui portent sur le dos le papoose dans un porte-bébé à la fois dur et protecteur comme la carapace de la tortue, et doux et rassurant comme la peau d’une maman

Une étrange créature

Le récit huron-wendat privilégie la perspective des animaux transmise par un narrateur externe : La Femme du Ciel n’est pas un être référentiel par rapport à laquelle les animaux semblent étranges, mais plutôt le contraire. Pourtant, plutôt que de craindre l’étrangère, les animaux viennent directement à son aide. Impuissante devant les forces de la nature, car les hommes du ciel n’ont pas pu empêcher la chute de la femme, la race humaine dépend alors des gentils animaux sages pour sa survie. Le récit ne présuppose donc nullement la supériorité de l’être humain sur les animaux.

Pourtant, les animaux ne sont guère tout-puissants ; ils doivent plutôt surmonter leurs faiblesses en travaillant ensemble afin de sauver la femme. Au lieu de mépriser ou de rejeter la créature bizarre annoncée par un coup de tonnerre, les animaux généreux privilégient la vie en nageant à son secours. Si l’on peut se permettre de parler des valeurs autochtones universelles, le mythe huron-wendat démontre deux des  plus importantes : l’esprit est au centre de toute vie, et toute vie est sacrée.

Seul le vieux petit crapaud laid, le candidat le moins probable, arrive à ramener la terre essentielle à la survie de la femme et, par extension, à l’établissement de l’humanité sur terre. Ce n’est que par l’unification de leurs efforts persistants que les bêtes réussissent à trouver une solution durable au problème. Dans l’ensemble, le conseil des animaux, représentant différents clans, symbolise des valeurs autochtones primordiales : la sagesse, la gentillesse, le respect, la communication, la compassion, l’entraide, la coopération, le courage et le sacrifice. Ce sont d’ailleurs les valeurs que la femme avait connues dans le ciel, où les jeunes hommes s’étaient fatigués en creusant autour de l’arbre à la recherche des racines pour guérir la fille du chef.

Les forces de la Femme du Ciel, de la tortue et du crapaud (ce dernier étant appelé « notre grand-mère » par les Wendats), convergent pour former la base d’un matriarcat, c’est-à-dire une société où les femmes détiennent l’autorité et le pouvoir. Selon la tradition, la propriété, les noms et les titres des familles amérindiennes passent par le lignage féminin. Faute de père, les jumeaux nés de la femme, qui est enceinte lorsqu’elle tombe du ciel, entrent donc dans la première famille matrilinéaire sur la Grande Île aussi appelée l’Île de la Tortue. Ainsi commence le grand cercle de la vie humaine.

Conclusion

Le savoir contenu dans les histoires de la création est essentiel pour vivre de la bonne façon, d’une façon complète et saine. La lecture de ces histoires représente, pour les Autochtones, une occasion de profiter de l’héritage oral, qu’ils aient un accès direct aux gens qui savent conter les récits ou non. Les histoires sont une source de savoir, de connexion, de fierté, de résilience et de résistance. Elles aident les gens à donner un sens à leur identité et leur offrent une raison d’être culturelle. Les non-Autochtones peuvent également profiter des histoires de la création en acquérant des connaissances de base sur les cultures autochtones qui les conduiront à une meilleure compréhension et à un respect approfondi des valeurs des cultures des Premières Nations, des Métis et des Inuits.

Afin de pleinement apprécier l’histoire de la création du monde rédigée par Georges Sioui et Francine Vincent, il faut absolument lire la suite. Dans le récit appelé La Création du monde par les deux jumeaux, les auteurs introduisent les fils de la Femme du Ciel, le bon Tsesta et le méchant Taweskaron. Les aventures des jumeaux finissent par déterminer chaque caractéristique de notre monde : le cours des rivières, la hauteur des montagnes, la profondeur des forêts, etc.  Dans cette deuxième histoire, l’importance de l’autonomie de l’individu est démontrée, et les conséquences des choix personnels sont mises en évidence, tandis que l’importance de s’occuper de tout aspect du monde naturel est renforcée.

Bonne lecture !

 

[i] Gaudreault, Denise. Amérindiens et Inuits: Portrait des Autochtones du Québec, 2e édition. Gouvernement du Québec, 2011, p. 24

[ii] Ibid., p. 25

[iii] Gatti, Maurizio. Être écrivain amérindien au Québec : Indianité et création littéraire. Montréal : Éditions Hurtubise, 2006, p. 18

Bibliographie: 
Conservation de la Nature Canada https://www.carapace.ca/
Diane Boudreau « L’écriture appropriée”, Liberté, vol. 33, n° 4-5, (196-197) 1991, p. 58-80
Entrevue avec Georges Sioui http://www.revueargument.ca/article/2000-03-01/117-lamerindien- philosophe-entrevue-avec-georges-e-sioui.html
First Voices http://www.firstvoices.com/en/Huronne-Wendat- EN/word/b028725daad52530/moon
Jean Raphaël, Tshikapesh et le poisson (Légende innue) http://www.tourismeautochtone.com/apprendre/legendes-et-traditions/
Danielle Robineau, La Légende Métisse des Castors https://lesautochtones.wikispaces.com/L%C3%A9gendes+et+contes